Nouvelle exposition
Nous avons le plaisir de recevoir l’artiste Noémie Pfeiffer dans notre Espace de rencontre avec l’œuvre d’art. Ses pastels sur bois seront exposés sur la coursive du collège Adrienne Bolland jusqu’au mois de juin.
« Je voudrais cette peinture tactile et odorante...je voudrais faire exister la sensation car son existence est brute et indéniable »
Je choisis d’introduire cette présentation du travail de Noémie Pfeiffer par ses propres mots, car oui, ces images denses et saturées de couleurs engagent en premier lieu ce qui relève de la sensation, elles forcent le passage et précèdent notre intention de les regarder.
Prendre le parti des choses Et pourtant, le chemin emprunté est convenu. L’art pictural nous abreuve depuis des siècles de fruits et de fleurs arrangés en jardins ou en natures mortes. Feuilles, troncs, massifs, oiseaux, crânes aussi...les peintres, si souvent, représentent des choses. Pour un artiste, figurer ce qui existe, ce qui s’appelle pomme, lilas, poire, arbre ou chemin, dépasse très largement le projet d’en faire l’inventaire. Avec de la peinture, de la craie, du crayon...de la matière donc, sur une surface plane, l’artiste livre de toutes ses forces l’expérience d’une perception. |
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Se délester d’un réalisme strict pour donner la priorité au regard que l’on porte sur les choses, c’est ce que fait admirablement l’écrivain Francis Ponge en s’approchant du détail, celui du mimosa par exemple:
« Chaque grain n’est aucunement lisse, mais formé de poils soyeux, un arbre si l’on veut, étoilé au maximum. Les feuilles ont l’air de grandes plumes, très légères et cependant très accablées d’elles-mêmes ». F.Ponge, La rage de l’expression,1952.
Car le flux vital est perceptible dans l’apparence, et Noémie Pfeiffer parvient à l’exsuder en rejouant avec ses mains les mouvements d’éclosion, d’afflux de sève et de dissémination du végétal. A la diversité des surfaces observées, poudreuses, grenues, veloutées, l’artiste répond avec une multiplicité de gestes. Au plus près du support, les traces laissées par le pastel permettent de deviner les mouvements engagés par la main. La nature et l’orientation de chaque geste s’emploient, petit peu par petit peu, à étendre la matière colorée jusqu’aux bords du tableau.
Bâtir le désordre
On se demande où ça a commencé, aucun point d’entrée n’est perceptible, rien ne semble prémédité et pourtant tout se tient. Dans ce système autonome, chaque élément a sa propre valeur. Noémie Pfeiffer semble avoir quelques parrains chez les peintres nabis (mouvement postimpressionniste) qui, par l’intensité des couleurs, l’écrasement de la profondeur, se sont détachés de toute contrainte imitative, laissant aux compositions leur logique propre. En 1890, Maurice Denis, l’un des fondateurs de ce courant artistique affirmait « Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblé.»
Et c’est à l’artiste qu’il revient de bâtir cet ordre des choses, d’équilibrer les masses, de distribuer les vides et les pleins, de ménager des accords de couleurs qui vibrionnent, pour rendre, avec un surcroit d’intensité, le coup reçu.
Oublier le centre
Peu de profondeur ici, aucune véritable hiérarchie narrative qui permettrait à l’œil d’être conduit. Les asymétries, les compositions décentrées et l’encombrement formel maintiennent le regard en mouvement. Cette répartition plus ou moins uniforme des éléments picturaux, pourrait devenir aussi ennuyeuse qu’un papier peint à motifs. Mais ici, malgré la saturation formelle, l’espace du tableau n’est pas dépourvu de parties saillantes. Ce sont les couleurs et le traitement varié des surfaces qui hiérarchisent les éléments du tableau, créant un ordre « alternatif ».
De manière étonnante, les vides et les pleins sont traités avec la même densité, ce qui crée une unité de surface proche de celle d’une tapisserie, ou plutôt de son envers laineux, le dos de l’ouvrage, où prédominent les amas fibreux, les nœuds et les fils distendus. C’est sans doute parce que l’on retrouve dans les oeuvres de Noémie Pfeiffer cette même ambivalence entre l’image et le sculptural, entre la pulsion scopique et le plaisir tactile.
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Flux de conscience
« Enregistrons les atomes tels qu’ils tombent, dans l’ordre selon lequel ils tombent; traçons, tout fragmentaire et incohérent qu’il paraisse, le dessin que chaque spectacle, chaque incident imprime dans la conscience. Ne tenons pas comme assuré que la vie existe plus pleinement dans ce qui est ordinairement reconnu comme grand que dans ce qui est ordinairement reconnu pour petit » Virginia Woolf
Plutôt qu’une recomposition conforme et codifiée du visible, c’est un tableau mental, un relevé sismographique des sensations, de leur surgissement au moment de la perception et au moment de la transcription (c’est-à-dire pendant la réalisation) que nous livre ici l’artiste. Les enfants, dans leurs dessins, ont un système de hiérarchie dimensionnelle qui leur est propre, guidé par des préférences affectives. Noémie Pfeiffer semble savoir atteindre à nouveau cette liberté originelle. Cette spontanéité fait cependant l’objet d’une multitudes d’ajustements, conscients ou intuitifs. Elle devient , comme elle le dit « chercheuse d’accidents heureux ». Toute décousue qu’elle puisse paraître, cette expression d’une conscience en éveil est tenue par un équilibre savant d’allitérations et d’échos. S.Bach